Trois mois après l’alerte retentissante du MAS (Monetary Authority of Singapore), le régulateur financier singapourien, contre la plateforme de contrats perpétuels décentralisés Hyperliquid, l’absence de suite réglementaire intrigue toute l’industrie crypto. Pire encore : la plateforme a confirmé au Financial Times qu’elle possède désormais un véritable bureau dans la cité-État asiatique. Comment est-ce possible ? Plongée dans un dossier qui soulève des questions fondamentales sur la régulation des protocoles DeFi.
Hyperliquid Singapour : une implantation qui dérange
Dans un article publié cette semaine, le Financial Times révèle que Hyperliquid a confirmé disposer d’un siège à Singapour. Une présence physique sur le territoire qui, selon plusieurs juristes interrogés par le journal, pourrait théoriquement ouvrir la porte à une action du MAS, l’équivalent singapourien de l’AMF française ou de la SEC américaine.
Rappelons que le 26 juin 2025, le MAS avait inscrit Hyperliquid sur sa liste d’alerte, un signal fort qui avertit les consommateurs singapouriens des risques liés à la plateforme. Cette mise en garde faisait suite à une analyse de l’architecture technique du protocole, notamment son oracle (le mécanisme qui fournit les prix des actifs au système) et sa gouvernance, qui présenteraient des risques de manipulation.
Pourtant, trois mois plus tard, rien n’a bougé. Le régulateur refuse de s’emparer du dossier malgré la confirmation publique de la présence d’Hyperliquid sur son territoire.
Pourquoi le régulateur refuse-t-il d’agir ?
La situation d’Hyperliquid met en lumière une difficulté structurelle de la régulation crypto : faire le départ entre une plateforme centralisée et un protocole décentralisé.
Le statut juridique flou des protocoles DeFi
Hyperliquid se présente officiellement comme un protocole DeFi (finance décentralisée, c’est-à-dire une infrastructure financière qui fonctionne sans intermédiaire grâce à des smart contracts) ouvert et sans dépositaire (custody : la garde des fonds par une plateforme). N’importe qui peut y trader des dérivés de cryptomonnaies, c’est-à-dire des produits financiers dont la valeur est indexée sur celle d’un actif réel, sans passer par un courtier traditionnel. Le protocole fonctionne via des smart contracts, ces programmes informatiques autonomes qui exécutent automatiquement les transactions sur la blockchain.
Mais l’installation d’un bureau à Singapour brouille sérieusement la frontière. Une présence physique implique des employés, des décisions humaines, une structure juridique identifiable. Autant d’éléments qui pourraient permettre au MAS de revendiquer une compétence territoriale.
L’argument de l’innovation responsable
Singapour a historiquement adopté une posture pro-crypto, cherchant à attirer les projets d’innovation financière. Le MAS a d’ailleurs encadré les stablecoins (cryptomonnaies dont la valeur est indexée sur un actif stable comme le dollar) régulés et délivré des licences à plusieurs grandes plateformes. Mais cette ouverture a ses limites : les projets opérant à la frontière entre finance centralisée et décentralisée restent dans une zone grise.
L’inaction du régulateur pourrait traduire une volonté de ne pas décourager l’innovation, tout en observant l’évolution du protocole. Une approche attentiste qui n’est pas sans conséquences.
Les risques pour les utilisateurs
L’absence de régulation effective pose des questions sérieuses pour les utilisateurs de la plateforme, notamment :
- Absence de recours légal : en cas de piratage ou de perte de fonds, aucune autorité ne pourra obliger Hyperliquid à indemniser les victimes
- Risque de manipulation de prix : l’alerte initiale du 26 juin pointait des failles potentielles dans l’oracle et la gouvernance
- Risque de gel des fonds : un changement de politique réglementaire pourrait rendre la plateforme subitement inaccessible
- Blanchiment et conformité : sans encadrement normatif (KYC, c’est-à-dire la procédure d’identification des utilisateurs, et lutte anti-blanchiment), les fonds circulent sans contrôle
Pour sécuriser ses avoirs crypto, il est essentiel d’utiliser un portefeuille matériel (hardware wallet) sur lequel vous seul détenez la clé privée, ce qui vous donne un contrôle total sur vos actifs. Des solutions comme Ledger permettent de garder la maîtrise de ses clés privées tout en interagissant facilement avec les applications décentralisées.
Un signal préoccupant pour l’écosystème crypto
Ce silence opérationnel du régulateur singapourien face à un acteur identifié envoie un signal ambigu au marché. D’un côté, l’absence de mesures punitives rassure les protocoles DeFi qui craignent une régulation trop intrusive. De l’autre, elle crée un vide juridique dangereux pour les utilisateurs et encourage les projets à s’installer dans des juridictions permissives.
Cette situation n’est pas sans rappeler les débats agités aux États-Unis entre la SEC et les plateformes de staking, c’est-à-dire le processus qui consiste à immobiliser des cryptomonnaies afin de sécuriser son fonctionnement et de générer des récompenses. La clarté réglementaire reste l’un des enjeux majeurs de 2025 pour l’adoption massive de la crypto.
Que faire en tant qu’investisseur crypto ?
Face à cette zone grise réglementaire, voici quelques bonnes pratiques à adopter :
- Privilégier les plateformes régulées pour vos transactions spot, c’est-à-dire l’achat et la vente simples d’espaces. Des plateformes reconnues comme Kraken ou Bitvavo offrent un cadre réglementaire plus protecteur
- Ne jamais déposer plus que ce que vous pouvez perdre sur des protocoles DeFi non régulés
- Utiliser un hardware wallet pour stocker vos cryptos entre deux sessions de trading
- Suivre l’actualité réglementaire dans votre juridiction, car la situation d’aujourd’hui peut changer du jour au lendemain
Conclusion : une régulation en retard sur l’innovation
L’affaire Hyperliquid Singapour illustre parfaitement le décalage entre l’innovation blockchain et la capacité des régulateurs à encadrer ces nouveaux acteurs. Trois mois après l’alerte du MAS, l’absence de régulateur aux commandes n’est pas forcément un feu vert. Elle pourrait simplement refléter les outils limités dont disposent les régulateurs face à des protocoles qui réinventent les frontières de la finance traditionnelle. Pour les investisseurs, la prudence reste de mise tant que la clarté réglementaire ne sera pas établie.



